Les 7 Soleils

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Roumanie, Albanie, Serbie, Monténégro, Belgique ?

La controverse de Lavau

Joute jubilatoire, le 25 août dernier à la Maison du Port, entre Dodo Nita et Yves Horeau.

vendredi 7 septembre 2007, par Hveghi Moltus

Dodo Nita a soutenu sa thèse selon laquelle la Syldavie a été inspirée à Hergé par la Roumanie. Un rapprochement nuancé par Yves Horeau, auteur notamment d’une étude sur l’Europe imaginaire d’Hergé. D’où il ressort de la controverse que la Syldavie serait le produit d’un cocktail géographico-historique.

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Le face-à-face entre Yves Horeau et Dodo Nita.

Si Dodo Nita et Yves Horeau sont d’accord pour estimer que la Syldavie se trouve géographiquement en Roumanie (argument étymologique TranSYLvanie + MolDAVIE), pour Dodo elle consisterait en un territoire roumain réduit à deux provinces : la Valachie et la Moldavie.

Autrement dit, elle serait circonscrite entre les fleuves Prutt et Danube qui se rejoignent à Galati (Klow) et les Carpathes (Zmylpates) à l’ouest. S’y ajouterait un débouché sur la mer Noire avec le delta du Danube, soit la province de Dobroudja.

Quant à la Bordurie, elle serait localisée à l’est : ce serait donc la Bessarabie.

Yves Horeau estime, lui, que le pays syldave est beaucoup plus petit (642.000 habitants pour 20 millions en Roumanie de 1940). Klow, c’est Cluj en Transylavanie, sur un seul fleuve (Wladir), le Somesul.

Conquête

Pourquoi Cluj ? Yves Horeau invoque un argument étymologique : Cluj s’appelait autrefois Kolozvar, nom qu’Hergé a pu trouver sur les mêmes cartes que Zileheroum (voir plus loin).

Kloho veut dire "conquête", précise Hergé. “ Kloho + ow ("ville") donne Klohoow, Kolo(zvar) + ow donne Koloow, soit Klow, souligne Yves Horeau. On peut aussi retenir le nom allemand de Cluj souvent employé au temps de l’Empire austro-hongrois : KLAUsenburg”.

Frédéric Soumois, dans son dossier Tintin qui situe La Syldavie en Pologne avec débouché sur la mer, propose encore klauw, "griffe" en bruxellois. On pourrait à la rigueur songer aussi à Kiow, qui fut une ancienne manière d’orthographier Kiev, la ville de Saint-Wladimir, ajoute Yves Horeau qui rappelle aussi l’hypothèse de H. Van Opsal [1] pour qui Klow viendrait du néerlandais klaar = claire, à cause de l’eau minérale Klowaswa (Affaire) qui voudrait dire "eau claire" en même temps qu’"eau de Klow", “Argument rétroactif qui paraît douteux...” estime toutefois Yves Horeau.


Saint-Wladimir

Du point de vue géographique, Yves Horeau voit dans la Syldavie un morceau de la Transylvanie, limitée à l’ouest par la frontière très proche de la Bordurie (comme l’indique la carte militaire de l’album Sceptre), au nord par les Carpathes-Zmylpates avec Sbrodj, la cité atomique, à l’est par la moitié de Moldavie (“Mettons que le pays s’étend jusqu’au fleuve Siret”) et au sud par les Carpathes méridionales excluant donc la Valachie “sauf pour un débouché sur la mer Noire à hauteur du delta du Danube”.

Notre tintinologue nantais constate que les fleuves syldaves, imaginaires, ont une étymologie obtenue par hybridation comme souvent avec Hergé.

Les noms de base sont la Moldau et la Vistule qu’on a hybridé par interversion des syllabes (comme Hergé le fit pour forger le nom de Mustler = Mussolini + Hitler) : Mol-Stu et Vi-le-dau, puis Mol-tus et Valedi d’où Wladir pour rappeler Wladimir. “Wladimir, souligne Yves, est le fondateur de la Syldavie. C’est aussi le nom de l’hôpital de Klow, le prénom de trois syldaves cités et le jour de la fête nationale et constitutionnelle”. Et les Syldaves jurent volontiers par Saint-Wladimir (Affaire).

La Saint-Wladimir se souhaitait autrefois le 15 juin (selon les vieux dictionnaires, en particulier le Larousse Universel en deux volumes édité en 1922 qu’utilisait Hergé).

Yves Horeau risque l’hypothèse selon laquelle, si Hergé a voulu honorer Saint-Wladimir, “dont l’influence historique réelle n’a jamais dépassé les limites de la principauté de Kiev",sans en avoir aucunement la preuve, c’est peut-être parce que le 15 juin était aussi le jour de la fête de Germaine, sa première épouse.

Le Pélican noir

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L’emblème de la Roumanie : de l’aigle au pélican...

Dodo Nita accorde de l’importance au delta du Danube qui, indique-t-il, serait le seul endroit d’Europe où on trouve des pélicans pouvant servir d’emblème à un peuple.

Non, réplique Yves Horeau : “Il y a au Montenegro le lac Skoder, naguère célèbre pour sa réserve de pélicans”. Pélican noir ? A cause de l’aigle couronné roumain, dit Dodo. De son côté, Michael Farr [2] penche plutôt pour l’aigle noire albanais, pays qui a été lui aussi soumis aux Ottomans, d’où les croissants...

C.-A. Hugins [3] préfère y voir l’emblème des chevaliers teutoniques implantés en Transylvanie au XIIIe siècle, et plus tard des francs-maçons.

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Brochure du scoutisme belge paru dans les années 1930.

Parce que le pélican noir était le symbole scout de la loufoquerie, disent certains. H. Van Opstal reproduit dans son livre une signature faisant apparaître ce pélican farfelu dans le Boy-Scout belge de 1933.

Dodo fait aussi référence à un aumônier scout de cette époque, auteur de la brochure Les scouts ont mis la flamme [4] dont le totem qui lui sert de signature est Pélican noir. Van Opstal fait aussi le rapprochement avec le manche de parapluie d’un film comique de 1922...

Le tintinologue Claudie Lempereur avance qu’Hergé aurait pu aussi emprunter cet emblème à la marque de l’encre noire Pélikan, alors fabriquée en Allemagne, et dont il avait certainement un flacon en permanence sur son bureau : ce pélican, assez héraldique d’aspect en effet, est inscrit dans un cercle comme sur le sceau.

Violonistes

Autres arguments de Dodo tirés de la fameuse carte de la Roumanie dessinée pour l’exposition universelle de 1937 et qui a pu être vue à Paris par Hergé ou par un de ses collaborateurs (cette carte est une trouvaille et Yves Horeau s’y rallie entièrement) : le char à bœufs près de la frontière et les champs de blé plaident pour les plaines fertiles de Valachie (ou d’ailleurs, dit Yves), l’uranium (Yves : “On en trouve en Tchécoslovaquie”), l’eau minérale (Yves : “En Tchécoslovaquie aussi”), forêts touffues, chevaux (Yves : “On en trouve partout”).

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Dessins extraits de la carte de Roumanie inaugurée pour l’exposition universelle de 1937 à Paris. A comparer avec les dessins d’Hergé dans Le Sceptre d’Ottokar.

Dodo Nita et Yves Horeau sont en tout cas d’accord pour voir dans la présence d’ours et la production de violonistes (Enesco ! Tsiganes !) des arguments en faveur de la Roumanie.

Les minarets et la présence de musulmans en fez seraient caractéristiques de la Valachie. “C’est discutable, conviennent-ils. Il y avait 1% de musulmans en Roumanie en 1930 et 40% en Bosnie”.

En ce qui concerne l’argument historique, pour Dodo, comme pour J.-C. Rolinat [5], Muskar XII n’est autre qu’Alexandre Ioan Cuza (1820-1873).

“Pas d’accord !” dit Yves qui en réfère à H. Van Opstal. Celui-ci reproduit, dans son Tracé RG, une "rime d’images" très éloquente avec, d’une part, le portrait de Muskar XII tel qu’il apparaît dans la brochure sur la Syldavie et, d’autre part, la photographie prise à Bruxelles en 1932 d’Otto de Habsbourg, l’aîné des enfants de Karl (Charles) Ier en grande tenue, fine moustache, la main sur le pommeau de l’épée, le manteau flottant sur l’épaule gauche, à la hussarde : deux jumeaux !

Zog

Dodo Nita estime pourtant que sa tenue de ville, casquette plate, brandebourgs, culotte de cheval a été empruntée au roi Zog Ier couronné souverain d’Albanie en 1928... Opinion partagée par Pierre Assouline dans sa biographie d’Hergé : "Le roi Muskar XII de Syldavie fait inévitablement penser à Zog Ier qui a régné sur l’Albanie de 1928 à 1939..." Philippe Goddin [6] le croit aussi "pour le physique et l’allure générale de Muskar XII".

Yves Horeau ne voit, lui, aucun trait particulier de nature à confirmer ces rapprochements : “Les uniformes, les casquettes et les moustaches sont communs à trop de jeunes souverains ou prétendants d’avant-guerre, Otto de Habsbourg, Zog Ier, Boris III de Bulgarie sans doute plus familiers à Hergé qu’Alexandre Ioan Cuza mort en 1873 et qui portait des favoris... Muskar XII, quel que soit son costume, est une figure du roi des Belges”.

En revanche nos deux tintinologues sont d’accord pour partager l’argument politique selon lequel la Roumanie des années 1930, avec sa Garde de Fer, son Parti communiste (Zyldav Zentral Révolutzionar Komitzat), son « Anschluss » désiré par la Russie ainsi que le contexte de l’ « Anschluss » réussi par Hitler, ont inspiré le scénario du Sceptre.

Fascisme nazifiant

Sur la Bordurie, en dehors de sa situation géographique, Dodo et Yves ont des positions voisines : “C’est un mélange de totalitarisme soviétique et de fascisme nazifiant”.

Dodo insiste sur la ressemblance des maréchaux Staline et Plekszy-Gladz (les moustaches), sur l’architecture très soviétique, sur les noms propres à consonances slaves. Yves constate que les uniformes, casquettes, brassards sont très hitlériens tandis que l’armement est volontairement composite : le char bordure est un mélange du T34 russe et du M41 américain. Yves observe que, pour un pays de l’est, la circulation est bien dense et les costumes à l’opéra trop bourgeois.

Dodo et Yves tombent d’accord pour reconnaître que les paysages, les costumes, la langue, l’architecture syldaves n’ont rien à voir avec la Roumanie. L’influence de la Belgique y est manifeste, bien sûr.

Ce coin de l’Europe

Nos deux tininologues se retrouvent aussi pour confirmer que, finalement, c’est un cocktail très éclectique auquel nous avons affaire : Klow en Transylvanie (?) à Galati (?), Zileheroum en Turquie (Yves en appelle à l’étymologie : Zileh et Erzeroum sont deux noms de villes ottomanes voisines d’Asie Mineure d’avant 14-18), Niedzrow en Moldavie (?), Dbrnouk et Zlip en Croatie (Dubrovnik ?), Douma en Russie...

Et qu’en dit lui-même Hergé ? Hergé a toujours nié s’être inspiré d’un seul pays pour la création de la Syldavie. Il écrit ainsi à un lecteur Jacques Langeais le 1er août 1963 : "Pardonnerez-vous à l’insupportable Castafiore de venir vous relancer jusqu’en Yougoslavie ?... Ce n’est pas la première fois qu’elle sévit dans ce coin de l’Europe...". Coin de l’Europe et non dans ce pays néanmoins.

Dans une autre lettre adressée à M. Boule, datée du 5 octobre 1978, il indique : "Je me suis inspiré des pays que l’on appelait naguère balkaniques, Serbie, Albanie, Monténégro, etc.".

Enfin, il a confié lui-même à Gérard Guégan, lors de leur première rencontre à New York en avril 1972, que le nom de Sbrodj venait de Brod, ville de Yougoslavie (aujourd’hui en Croatie) sur la Save. Il y a ajouté le s et le j pour la "slaviser" et aussi pour rappeler plaisamment le nom commun bruxellois "sbrodj" qui veut dire chou de Bruxelles.

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Les deux acteurs de la controverse entourés de quelques-uns de leurs auditeurs. De gauche à droite : Charles-Henri de Choiseul-Praslin, auteur de Tintin, Hergé et les autos, Jean-Claude Chemin, président des 7 Soleils, Henri Torgue, pianiste et compositeur, Dodo Nita, Yves Horeau, Jean Rouaud, écrivain.
Photo Françoise Torgue

[1Dans Tracé R.G..

[2Dans Tintin, le Rêve et la réalité.

[3Dans La localisation exacte de la Syldavie. Les Cahiers de Bédésup n°70/71, 2-3 trim. 1995.

[4Editions scoutes, Louvain.

[5Présent. - Quotidien - 23.03.2001

[6Hergé, Chronologie d’une oeuvre.

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